Déjà neuf ans... Brel avait raison, "on n'oublie pas, on s'habitue, c'est tout". On perd l'habitude de composer le numéro de téléphone, d'ailleurs on l'a même oublié. On oublie la raison de la dernière engueulade, celle qu'on regrettera toute sa vie parce qu'on n'a pas eu le temps de lui demander pardon. On se rappelle des souvenirs d'enfance, qui font sourire, qui mettent une larme à l'oeil, une larme tendre, un départ pour la chasse au petit matin en août pour l'ouverture du canard, on se souvient de discussions sur les livres et on se rappelle que c'est à lui que l'on doit l'amour des mots. On imagine quel grand-père il aurait été. Des souvenirs à la pelle, des bons, des mauvais , des bofs mais qu'on garde quand même parce qu'il a été le premier homme à qui on a dit "je t'aime". On se souvient que la moustache chatouillait quand il faisait des câlins et qu'un jour il est allé travailler avec une demie-moustache parce que ses deux filles n'arrivaient pas à se mettre d'accord! "Comme ça, tout le monde est content". je crois bien que le lendemain il l'a rasée totalement. On se souvient de ses yeux bleus si pleins de fierté le jour des résultats du bac. On a un peu oublié le son de sa voix et pourtant parfois elle revient d'un seul coup. On est devenue adulte, on a eu la chance de se connaître nous deux. On ne pense pas tous les jours à lui mais parfois on se demande ce qu'il aurait fait ou dit à tel ou tel moment. Les cheveux roses en Angleterre il y a deux ans l'auraient fait marrer.

Déjà neuf ans... On a mis du temps à apprendre à vivre sans lui. Ma soeur s'est mariée avec une chaise vide à la place de son père et ses enfants n'ont jamais connu leur grand-père. il continue à être présent malgré tout. Les films familliaux (les tout pourris en Super 8!) nous rappellent qu'on a porté ces sous-pulls orange qui grattent (on continue à vouloir coller un procès aux parents pour ces horreurs vestimentaires!), travelling avant vers la période robe à smocks (très dures à gérer quand on est plutôt garçon manqué! Allez grimper aux arbres en organza rose!), le premier foulard Céline pour aller monter à cheval parce qu'il trouvait ça chic, les premiers mocassins à gland (soupir!), les tentatives de shopping avec lui (le look perroquet multicolore de chez Benetton!), les tenues de soirée (re-soupir! la jupe-boule de chez Franck & Fils!). Les cours de valse avec lui qui valsait si bien avec sa femme (mal au coeur en y repensant, ça tourne ce truc!), plus sympa: le rock qui nous permet encore de briller dans les mariages aussi bien avec ceux de sa génération que les jeunes de nos âges! 

Déjà neuf ans... Son sourire, son regard, ses coups de gueule, ses facéties, ses délires comme embarquer toute sa petite famille dans le Sud de la France pour une semaine dans un hôtel cinq étoiles parce que la campagne le déprimait. Souvenir ahurissant de retrouver son père dans la piscine de l'hôtel à deux heures du matin, un cigare à la bouche, un verre de whisky à la main en train de faire la planche (la réponse mythique du concierge de l'hôtel à Maman qui demande où est son mari:"il nage Madame!")

Il reste dans nos mémoires et chaque année depuis neuf ans, on maudit cette saloperie de 18 février qui nous l'a enlevé. On lui a en veut de nous avoir laissé seuls. Il y a quelques mois, sa mère l'a rejoint. Mon grand-père l'attendait déjà depuis 1999. Ils sont réunis maintenant. Mais nous, le 18 février, on a toujours une pensée vers lui, plus appuyée que d'habitude. C'était il y a neuf ans... il manque toujours autant.